Jean Birnbaum, Le Monde

[…] De 1943 à 1947, George Orwell tient une chronique hebdomadaire dans Tribune, un journal dont les idées se situent à la gauche du Parti travailliste. Intitulées A ma guise, ces chroniques traitent de sujets très divers, depuis l’arrivée du printemps jusqu’aux annonces matrimoniales, en passant par la fête de Noël, l’état de la presse, la hausse des prix ou encore l’antisémitisme. La plupart de ces textes étaient déjà disponibles en français, mais les éditions Agone ont eu la bonne idée d’en publier l’intégralité en un seul volume.

Semaine après semaine, Orwell pose sur ses semblables un regard à la fois généreux et franc. Il répond aux courriers de ses lecteurs, et par exemple à cette dame qui fait valoir que consacrer une chronique à l’éloge des rosiers revient à s’attarder sur un “sujet bourgeois”… De même n’hésite-t-il pas à mettre en garde les candidats au concours de nouvelles que lui et son journal ont organisé : “Je dois dire tout de suite que la grande majorité des cinq cents ou six cents nouvelles que nous avons reçues étaient, selon mon opinion, très mauvaises…”

Là encore, le chroniqueur prend soin de distinguer entre l’humilité du peuple et la morgue des puissants : si l’agressivité des receveurs d’autobus doit être mise au compte d’une “névrose provoquée par la guerre”, les propos xénophobes de deux hommes d’affaires s’expliquent avant tout, selon lui, par la “méchanceté active” liée à leur condition.

C’est un peu caricatural, dira-t-on. Oui, mais Orwell n’est ni philosophe ni sociologue. Pour lui, l’écriture n’a qu’une vocation : briser la solitude des hommes, les aider à créer des liens. “Comment rendre les gens conscients de ce qui se passe en dehors de leur petit cercle, voilà un des principaux problèmes de notre temps, et une nouvelle technique littéraire va devoir être inventée”, assure-t-il. Loin de former un programme doctrinal, ses textes désignent le point de fragilité propre à toute espérance socialiste : privée de son élément émotionnel, la révolution est sans âme ; coupée de ses ressources fraternelles, la politique est sans entrailles.

From 1943 to 1947, George Orwell wrote a weekly column for Tribune, a leftwing Labour Party newspaper. Entitled “As I Please”, they treat a wide range of topics, from the arrival of spring to wedding announcements, through Christmas, the state of the press, price increases and even anti-Semitism. Most of these pieces are already available in French, but Editions Agone have had the good idea to publish them in full in a single volume.

Week after week, Orwell is both generous and frank with his readers. He responds to letters from them, for example to a woman correspondent who argues that devoting a column to praising roses is to dwell on a “bourgeois subject” … Similarly, he doesn’t hesitate to tell contestants in a short story competition he had organised for the paper: ” I will say at once that of the five or six hundred stories that were sent in, the great majority were, in my judgment, very bad ”

As a columnist he takes care to distinguish between the prejudices of the people and those of the powerful: if the aggressiveness of bus passengers must be put down to a “neurosis produced by the war”, the xenophobia of two private businessmen is down primarily, he says, to their status making them “actively malignant”.

It’s a bit grotesque, to be honest. But Orwell is neither a philosopher nor a sociologist. For him, writing has a purpose: breaking the solitude of men, helping to create links. ” This business of making people conscious of what is happening outside their own small circle is one of the major problems of our time, and a new literary technique will have to be evolved to meet it,” he says. Far from forming a political doctrine, these articles show the fragility of any socialist hope. Deprived of its emotional element, the revolution has no soul; abandon solidarity, and politics has no heart.

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